Aimé Césaire

« L’œuvre de l’homme vient seulement de commencer »

Aimé Césaire

Ce que je dois à Aimé Césaire / Jacques Lacarrière ; dessins de Wifredo Lam. - Paris : Bibliophane-Daniel Radford, 2004.

Jacques Lacarrière évoque la découverte qu'il fit, en 1947, du « Cahier d'un retour au pays natal »  … et le bouleversement qui s'en suivit : « je me mis aussitôt à feuilleter le livre et sentis très vite en tout mon corps les mêmes effets, oui, exactement les mêmes effets que ceux d'une piqûre de guêpe, un jour de canicule : brûlure, rougeur et tremblement »

EXTRAITS

Le Hasard, est-il besoin de le préciser, était notre seul maître et c'est Lui, j'en suis sûr, qui dirigea mes pas, un jour d'automne 1947, vers une librairie du Quartier latin où je découvris l'ouvrage d'un inconnu nommé Aimé Césaire, intitulé Cahier d'un retour au pays natal. Je me mis aussitôt à feuilleter le livre et sentis très vite en tout mon corps les mêmes effets que ceux d'une piqûre de guêpe, un jour de canicule : brûlure, rougeur et tremblement. La découverte du Cahier en cet automne 1947 eut un autre effet, moins irritant que celui d'une piqûre de guêpe mais bien plus radical : me révéler dès les premières pages les pouvoirs et les magies insoupçonnés de ma propre langue : ce n'était pas seulement un poème que je tenais entre mes mains, mais un texte de feu, un brasier, un brûlot.

(…)Je ne cessais de m'étonner que ces mots surprenants — dont beaucoup m'étaient inconnus — ces images sensuelles et somptueuses, ces déchaînements et ces déchirements du langage, cette écriture aux limites de l'incandescence, de l'éruption verbale, que tout cela ait été dit, écrit, proclamé, déclamé dans ma langue, une langue parfaitement, éminemment reconnaissable et maîtrisée mais comme renouvelée, je dirais même régénérée, une langue-sœur venue des antipodes.
(…) : que voit-on si l’on se met au centre d’un poème ? En 1949, deux ans, donc, après la découverte du Cahier, j’écrivis un texte qui était à sa façon et prématurément une réponse à cette interrogation. Texte que je dédiai intérieurement à Aimé Césaire sans jamais lui en avoir fait part. Voici donc l’occasion tardive certes mais des plus opportunes, de pouvoir enfin rendre à Césaire tout ce que je lui dois.

Pour Aimé Césaire

Si quelque chose devait se révéler
Ce serait le tribut qu’on réclame aux esclaves
Ce travail fait de sang et de gestes battus.

Je ne veux plus qu’un seul chemin
Et le silence où me terrer
Et une voile venue à pas de vent
Et une galère éventrée sur la grève
Ouverte aux canicules des révoltes.
Mes mots ont la teneur des terres cuites sans tendresse
Et je sais que je plaide pour un paradis condamné
Instruit de l’attirante et perfide ordonnance
D’une campagne ensoleillée quand la Destinée s’y promène.
Entre les mots, entre les morts
Ne le voyez-vous pas
Il n’y a plus que l’air d’où s’absente la vie.

Connaissance d’Aimé Césaire


(…)Jacques Lacarrière met à peu près soixante ans pour dire le jour de sa seconde naissance. Ce fut en 1947, dans le Quartier Latin tout autant que sur les rives de la Loire ou, plutôt, le Loir — le Liger, en latin —, puisque Jacques Lacarrière tient à le faire rimer avec le Niger 1, fleuve mythique de l’Afrique occidentale, si cher au passé non moins mythique du poète martiniquais.

Il n’est pas de naissance sans renaissance ; Jacques Lacarrière le confesse en ces termes :

« Revenons donc à ce Cahier et au jour de la première lecture. Il est toujours difficile de se remémorer avec précision la genèse d’une métamorphose ou même de sa propre naissance. La mienne, la poétique veux-je dire, fut césairienne. Et si je ne peux me souvenir, même imprécisément, fortuitement, infiniment, du cri primal poussé lors de la première, je me souviens aujourd’hui encore du silence qui suivit la seconde. Car c’est cela qui caractérise une seconde naissance : le silence qui suit sa révélation ».

Voilà l’aveu que fait cette âme grecque, je veux dire le manifeste dont seul est capable un obstétricien informé des limites de sa science. Jacques Lacarrière témoigne tout autant de l’accouché que de l’ac­coucheur, du témoignage que du témoin. Tout au long de son essai-hommage, il commente et s’identifie à Aimé Césaire.

Nimrod

(…)Je n’imaginais pas que  « le Cahier » avait pu jouer, dans son parcours d’écrivain, un rôle si fondamental. Je ne savais pas qu’il avait fait, si tôt, ce voyage en poésie et voilà que Jacques renaissait, une fois encore, nouveau. Et là d’autant plus proche que nous pouvions échanger, à tant d’années d’intervalle, sur cette expérience en quelque part commune.
Jacques est devenu au même instant l’aîné et le frère en ce pays dont Césaire fut le guide. « Ce que je dois à Aimé Césaire », son livre au format carré, a rejoint « Le Cahier du retour au pays natal », de même taille, sur ma cheminée. Tous deux dispensent cette chaleur de chaque jour par leur compagnonnage incandescent.

Valérie Marin La Meslée

Les textes de Nimrod et Valérie Marin La Meslée ont été écrits pour le premier « Cahier Jacques Lacarrière » sur le thème de « Naissances » qui devrait paraître à l’automne.

Nimrod est poète, essayiste et romancier. Il a publié aux éditions Actes Sud, trois romans : Les jambes d’Alice (2001, Babel 2008 et Le Bal des princes 2008) et le Départ (2005), ainsi qu’un recueil d’ essais intitulé La Nouvelle Chose française (2008). Sa poésie est publiée aux éditions Obsidiane.

Valérie Marin La Meslée est journaliste littéraire.

(…)Un beau jour de 1947, dans une librairie du Quartier latin, Jacques Lacarrière découvrit par hasard l’ouvrage d’un inconnu nommé Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal. Ce fut une révélation. Plus qu’un style il y rencontra une « langue flamboyante et même fulgurante, qui n’a que faire des conventions et bienséances académiques ». Plus qu’un poème, c’est « le ton et l’impétuosité d’un manifeste » qui le marquèrent à tout jamais. Jacques Lacarrière qui, dans un petit livre incandescent, paie sa dette au poète martiniquais Aimé Césaire... Dans l'ouvrage capital de Césaire, l'enfant de l'Orléanais et de Du Bellay ne découvre pas seulement Fort-de-France et la lautréamontesque Martinique, il mesure aussi l'étendue, la profondeur, la richesse, la puissance volcanique, les audaces de sa propre langue. Il ramasse, comme autant de pépites, des mots de lui inconnus : «sisal», «patyura», «cécropies», «menfeuil», «chalésie», «sapotilles», «pahouine». Il est fasciné par de mystérieuses alliances lexicales : «le fleuve de tourterelles et de trèfles de la savane», ébloui par des mariages métaphoriques, telle cette «exaltation réconciliée de l'antilope et de l'étoile». Il comprend enfin qu'un grand poème doit être total, à la fois chant et manifeste, magnificat et requiem, vie et tombeau, rire et combat, révolution et rédemption. Il s'est trouvé un maître en sédition et un professeur de célébration. Lacarrière était un poète ligérien et inaccompli que son aîné antillais a métamorphosé et, par le miracle d'une «écriture désesclavée», soudain libéré. Ce petit livre est, pour reprendre une image de Césaire, une des «fraîches oasis de la fraternité» que réserve parfois la littérature, lorsqu'elle jubile dans la gratitude.

Extrait d’un article de Jérôme Garcin.