Francesca Y. Caroutch

LES ENFANTS DE LA FOUDRE
FORMULES ALCHIMIQUES

Francesca Y. Caroutch, éd. Rougerie, 58 pages, 12 euros.

Francesca Y. Caroutch , qui doit son prénom italien à la volonté d’André Pieyre de Mandiargues, est l’auteur de plus de trente livres de poèmes, dont les premiers remontent à son adolescence, et sont d’une maturité qui stupéfia Pierre Reverdy et Gaston Bachelard. On lui doit des romans, des essais sur les grands symboles alchimiques (notamment la licorne, dont le mythe, entre Orient et Occident, nourrit toute son œuvre), mais aussi sur le bouddhisme tibétain, dont elle rencontra l’enseignement à travers des maîtres comme le 16° Karmapa (Rangjung Rigpe Dordje,1924-1981). L’un des grands confidents de sa jeunesse fut François Augiéras, l’auteur du Voyage des Morts et d’Un voyage au Mont Athos, dont l’ombre tutélaire l’accompagne toujours : il est l’un de ces « enfants de la foudre » que célèbre ce nouveau recueil. Francesca Y. Caroutch a placé son œuvre sous le signe d’une exploration assidue de l’imaginaire qui puise à des sources diverses, du panthéisme de Giordano Bruno aux recherches de Carl Gustav Jung sur les archétypes. Mais, pour bien la lire, il faut d’abord se laisser porter par la magie des images. Elle sait transmettre à ses lecteurs une sagesse lumineuse, exigeante et puissamment réconfortante.
Jean-Yves Masson (Le magazine Littéraire (mars 2012)



Extrait

CONSTELLATIONS DE NOMADES
Nul accroc dans la soie des voyages
Mendiants d’amour
lorsque vous percez nos nuits fragiles
saisissez-vous
l’or volatil de nos poèmes
qui dorment tout habillés
comme les nomades 
Pourtant, notre peuple intérieur
chevauche monts et merveilles
entre la douleur et les astres
L’extase du vide
vous guérira
de la maladie du temps.
Les Enfants de la foudre, F.Y.Caroutch

LES ENFANTS DE LA FOUDRE
Samedi 3 mars 2012, par Jean-Paul Gavard-Perret
Francesca Y Caroutch, « Les enfants de la foudre », Rougerie, Mortemart, 64 pages, 12 euros.
« Les enfants de la foudre » est un livre précieux. Celui du plus vibrant hommage d’un poète à un autre. Et d’une amante à son amant. François Augiéras est ici bien plus qu’un fantôme qui planerait sur le texte. Celle qui publia ses premières œuvres refusées partout ailleurs (« Le voyage des morts » et « Zirara ») retrouve une symbiose avec le poète disparu. Elle transforme son hommage en un texte aussi puissant que ceux d’Augiéras lui-même.
Et si Francesca Caroutch affirme que

De nos microscopiques éveils
ne subsiste qu’un souffle
plus léger que le rien 

en parlant du lien qui unissait les deux êtres surgit

L’élévation (qui) rachète
les larmes d’Eros
Car il y a eu des larmes. Mais le temps passant, leur manteau se retire. Loin de la mélancolique engeance le texte enfle, avance en refusant une forme de regressum ad uterum ou le repli sur un paradis perdu. Francesca Caroutch trouve une langue lyrique (juste ce qu’il faut), afin que par là les nuits la lumière soit. Du fond de l’absence ce qui résonne n’est pas l’abandon, le vide, la solitude mais la résurrection. La poétesse ne voit pas le monde à travers les yeux d’Augiéras mais à travers son propre regard. Elle traverse en sens inverse l’Achéron dans une des chevauchée auxquelles elle a habitué ses lecteurs. La poétesse ne renie aucune présence (même in abstantia) et permet de comprendre l’essentiel. A savoir qu’avec le manque aussi, on avance. Et non à reculons.
Le livre tamise la distance entre présence et absence. Sa créatrice intercale du rouge ou du bleu entre la nuit et l’amour, entre l’homme et la mort comme si la lumière avait besoin d’intermédiaires. Par ses métamorphoses elle révèle des traces non passées mais à venir. L’aurore demeure. La rencontre aussi. L’espace ne sépare plus car, et paradoxalement, le temps unit en un flux persistant. Avec, sous-jacente, cette « idée » majeure : lorsque quelque chose est fini, quelque chose recommence. Sans savoir forcément où cela nous mène. D’où la sensation d’errer à l’estime d’un tel livre rare. Cela peut même donner juste envie de garder la chambre. Mais pas n’importe quelle chambre celle où un doute subsiste :

Qui rêve donc
Qui remue dans la chambre
où nous nous croyons seuls ? 

Ecrire c’est d’abord arrêter le regard. Mais le regard se prépare. Il fait le silence des yeux. Etre là simplement devant un espace qui ici devient un double territoire réceptif. A l’un des poètes la fenêtre à l’autre ce qu’on prend pour le vide. Entre les deux, non un mouvement d’apport mais de retour, de retournement.
Le geste poétique rouvre l’air(e). Dans l’air commun la trace du retournement jaillit au moment où l’aire du poème monte à la tête. Le dehors comme le dedans, le passé comme le présent s’exilent pour se voir. Il s’agit de lâcher le reflet pour la présence, l’objet (aimé) pour sa lumière. Le poème devient un murmure flottant. Il n’a ni haut ni bas : rien qu’un chemin d’air. Sur ce chemin Francesca Y Caroutch prend le reflet de la lune pour traverser le fleuve de la vie. Avec le risque de s’y noyer ou pas. Le tout est de savoir bâtir une respiration.
La poétesse la crée.
La force de la poésie casse ici la griserie du tracé qui va toujours d’un trait. Il faut que le corps aille jusqu’à la vue de l’esprit par effet de page à défaut de chair. Blanc sous le noir pour faire venir l’apparition. Empreinte et rythme par les enlacements qui brassent. Extraire, projeter c’est la poésie. La peinture et son support. Comme le jour et la nuit... L’un ne va pas sans l’autre, mais voir l’un efface l’autre. « Evidescence » : vide et comble. Une jeune lumière pousse encore en colorant les yeux d’aube. Le cœur se baigne dans un lit d’élan. Source à sa surface, empreinte de buée par la pulsation des signes. La poésie devient le système nerveux de l’âme. Pénétrée par l’énergie de celle-ci la première encaisse l’absence. Sans ce coup, il n’y a que fausse poésie. Chez Francesca Y Caroutch elle est vraie. Si bien que sans cesse la fixité des lignes brusquement se renverse. Elle déborde de vie.